Lundi 27 septembre 10

Cela faisait un moment que Laure subissait son célibat. Elle avait bien essayé de se remettre en couple en faisant des rencontres mais elle fut à chaque fois déçue. Alors qu'elle commençait à désespérer, elle parla de son problème sentimental à son amie Agathe qui, étonnée, lui lança:

- Comment ? Tu n'as pas encore été au magasin d'hommes ?

Laure leva un sourcil.

- Le magasin d'hommes ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

- C'est un magasin comme un autre sauf qu'au lieu d'acheter des vêtements tu achète des hommes. Je croyais que t'étais au courant de son existence ! Au début, ça faisait polémique puis finalement l'idée a plu à beaucoup de femmes. Comme un certain nombre d'hommes d'ailleurs... il y en a maintenant quatre d'ouvert dans le pays !

- Incroyable...


Agathe sortit un bout de papier et y écrivit quelque chose dessus.

- Tiens ! dit-elle. Je t'ai mis l'adresse du magasin le plus proche. Il est pas si loin de chez toi... va y faire un tour à l'occasion ! lança-t-elle en faisant un clin d'œil.

- D'accord. Merci !

Quelques jours plus tard, elle décida enfin de s'y rendre. Elle quitta son appartement et, en quelques stations de métro seulement, elle se retrouva au lieu que lui avait indiqué Agathe. Elle aperçut une foule devant un grand magasin bleu. Sur l'enseigne, il était marqué en rose: Hommes - Prêts À Aimer. Amusée par ce qu'elle venait de lire, elle se fraya un chemin puis rentra dedans.

Une musique d'ambiance sensuelle, presque sexuelle, lui parvint aux oreilles. Elle s'avança doucement et aperçut des hommes terriblement beaux, disposés ici et là sur des plateformes plus élevées, en caleçon ou en slip. Ils avaient tous un sourire d'enfer et elle sentit soudain l'envie de leur arracher le peu qui leur restait. Au dessus d'elle, il y avait plusieurs pancartes correspondant aux critères qu'on pouvait retrouver dans tel ou tel rayon: HOMMES MUSCLÉS POILUS - HOMMES COSTAUDS GRANDE TAILLE - HOMMES SACHANT CUISINER - HOMMES MUSICIENS etc. Devant tant de choix, elle se sentit un peu perdue . Soudain, une femme, à la tenue impeccable, surgit devant elle.

- Bonjouuur chère cliente ! Puis-je vous serviiir en quelque chose ?!

- Bon... bonjour, dit alors une Laure toute timide. Je... heu...

- C'est votre première foiiis et vous ne savez pas quoi choisiiir c'est ça ? demanda la vendeuse qui avait l'air habituée aux nouvelles.

- Ou... oui.

- Je vais vous faire la visiiite ! Suiiivez-moi !

Elles s'avancèrent toutes les deux dans les allées, la commerçante la précédent. Elles s'arrêtèrent devant un homme blanc de taille normal mais dont la disposition corporelle promettait, le contenu de son sous-vêtement aussi.

- Alors vous avez à ma gauche Jean, 25 ans. Il aiiime le sport, le voyage et le... enfin vous savez ce que je veux diiire. Il est exceptionneeel car il a été trèèès peu utilisé. Vous pouvez tout savoir de luiii en lisant la fiche située de ce cô... excusez-moi.


Elle se précipita vers une autre femme qui était en train de toucher les jambes d'un homme placé dans le même rayon.

- Madame, on ne touche pas s'iiil-vous-plait ! Seulement avec les yeux, merciii !

Elle revint auprès de la cliente.

- Où en étaiiit-je ? Ha oui ! Vous avez un petit papier avec toutes les informations le caractérisant juste ici. Je vous laisse regarder ?

Le sang monta à la tête de Laure.

- Heu... en fait...


- Il ne vous intéresse pas ? Ne vous inquiiietez pas ! Nous en avons pour touuus les goûts et pour touuutes les couleurs ! Nous avons même une nouvelle arriiivée venant fraîchement de l'Inde ! Allez, on va en voir un autre !

Elles firent quelques pas puis tournèrent à droite. Elles se retrouvèrent devant un grand noir très musclé et imberbe. En les voyant, il leur fit un clin d'œil.

- Melvyyyn, 28 ans. Il est un peu plus âgé mais autant dyyynamique que le premier siii ce n'est plus. Voici la fiche. Alors ?


Laure parcouru le papier sans grande conviction.

- Bah...

- Toujours pas ? Ce n'est pas graaave ! On passe au suiiivant !


Et plus la vendeuse lui proposait d'hommes et plus Laure se sentait de plus en plus mal à l'aise. Elle trouvait le concept de vendre des hommes comme des objets plus que malsain et ne voulait plus qu'une seule chose: sortir. Au bout du quinzième, elle craqua:

- Rien... rien ne m'intéresse. Je vais y aller. Merci d'avoir essayé...

- Oh... poussa-t-elle presque triste. Je voiiis que vous êtes une cliiiente difficiiile !


Elle lui tendit une carte avec son nom et son numéro de téléphone professionnel dessus !

- Contactez-moi quand l'enviiie vous reprendra de reveniiir ! À bientôt !

Et elle partit vers une autre cliente qui semblait hésiter entre deux modèles. Laure, quant à elle, courut presque vers la porte de sortie. Une fois enfin à l'air libre, elle s'écarta à une bonne dizaine de mètres du magasin puis s'assit sur le trottoir en soupirant.

Ce n'était pas aujourd'hui qu'elle allait trouver quelqu'un. Les larmes lui montèrent aux yeux puis coulèrent sur ses joues.

- Quelque chose ne va pas, mademoiselle ? demanda une voix.

Elle leva doucement la tête. Un jeune homme ordinaire le regardait, inquiet. Elle ne sut pas quoi répondre.

- Vous ne trouvez pas qu'il fait un peu froid ? demanda-t-il en reprenant la parole. Vous voulez venir boire un p'tit quelque chose avec moi ? Vous me raconterez vos chagrins comme ça !

Abasourdie par tant de gentillesse de la part d'un inconnu, elle acquiesça de la tête. Il l'aida alors à se révéler et, côte à côte, se dirigea vers un café. Il n'était peut-être pas grand et musclé mais il avait un beau regard bleu et un sourire à croquer. Elle se dit alors que c'était peut-être le bon. Elle réalisa que l'amour n'était pas à acheter mais à vivre.

Jeudi 9 septembre 10

Dans la nuit, en dessous d'un réverbère, une femme au parfum sucré attendait. Son corps lui donnait, au premier coup d'œil, l'apparence d'un oisillon fragile que tout pouvait le mettre en danger. Mais une fois qu'on croisait son regard, on comprenait très vite que le petit volatile n'était qu'un déguisement et que, derrière, se cachait un redoutable tigre. C'est pour ce paradoxe que l'on appelait l'oiseau-tigre.

Près de la seule source de lumière disponible des environs, la femme-animale guettait l'arrivée d'un homme. Celui-ci lui avait donné rendez-vous dans ce lieu éloigné de la ville pour éviter la curiosité de certains piétons. C'est du moins ce qu'elle avait lu dans la lettre qu'elle avait reçu deux jours plus tôt. Elle regarda sa montre: il était presque une heure du matin.

Elle entendit soudain un moteur puis aperçut très vite après deux phares s'approcher. La voiture, dont elle ne distingua ni le modèle ni la couleur, s'arrêta devant elle. La porte d'arrière s'ouvrit et quelqu'un en sortit. Un visage apparut sous la lumière.

Elle se retrouva, à sa plus grande surprise, face à un jeune homme dont sa beauté était telle qu'elle en était effrayante. Ses mains dans les poches, il lui lança un sourire particulièrement innocent.

- Belle nuit, n'est-ce pas ?

Étonné par la voix presque enfantine de son interlocuteur, elle eut des doutes et se demanda s'il était réellement celui qui lui avait écrit.

- Vous... vous êtes monsieur Cooger ? demanda-elle prudemment.

- Aussi vrai que vous êtes madames Turner.

- Oh... excusez-moi, dit-elle. Mais vu l'importance de l'affaire, je m'attendais à quelqu'un de plus... expérimenté.

- Ne me sous-estimez pas madame Turner
, répliqua-t-il froidement tout en conservant son sourire enfantin. Je suis l'homme de la situation. Vous avez l'argent ?

La patte de l'oiseau-tigre, un peu tremblante, glissa dans le sac et en sortit une enveloppe qu'elle lui tendit. Le jeune homme la saisit et vérifia rapidement le contenu. Il leva un sourcil.

- Ce n'est pas ce que nous avons convenu...


Le cœur de la femme, qui battait déjà beaucoup face à l'assurance angoissante de son interlocuteur, s'accéléra un peu plus.

- Je sais mais je suis mère et j'élève seule mes trois enfants. J'ai un boulot qui nous donne juste de quoi vivre, je ne peux pas vous donner plus !

Il secoua lentement a tête de gauche à droite.

- Je crains que vous n'aurez très vite plus besoin d'argent si...

Son sourire s'effaça. Il fixa intensément le revolver, qu'elle avait rapidement sorti de son sac, pointé sur lui. Cette misérable femme qu'il avait pourtant rendu service.

- Madame Turner... j'aurai été prêt à vous confier un autre délai mais vous ne me laissez pas le choix.

L'intéressée sentit sans prévenir une décharge froide lui parcourir le bras avant d'atteindre la main qui tenait l'arme. Elle vit, terrorisée, ses doigts se refermer plus fort sur le manche.

- Bien que vous soyez surnommée l'oiseau-tigre, reprit-il, il semblerait bien que...

La main de la jeune femme  tourna le pistolet contre sa tempe. Elle mit toute la volonté du monde pour se libérer de la force qui la tenait mais rien à faire: elle ne contrôlait plus du tout son corps.

- ... l'oiseau soit tombé du nid avant que le tigre ne le rattrape.

L'index de la femme appuya sur la gâchette. Le coup de feu résonna sinistrement dans le lointain. Sans regarder une seule seconde le corps inerte qui baignait désormais sa propre flaque de sang, remonta dans la voiture qui reprit lentement sa route.

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