Lundi 9 août 10

Il était minuit passé, le téléphone sonna. Je décrochai avec excitation : c'était la Lune à l’appareil. Elle souhaitait savoir si je pouvais, encore une fois, aller la voir sur la colline. Je lui répondis que ce n’était pas un problème, qu’au contraire c’était même un plaisir. Elle rigola doucement. « À tout de suite ! » me dit-elle avant de raccrocher. Sans perdre une seconde, je mis mes petites chaussures légères, ma veste bourrée de billets doux que j’avais écrits toute la journée pour elle, et je partis la rejoindre.

La fraîche brise caressa doucement ma nuque, joua tendrement avec mes cheveux. Brusquement, je levai la tête et l’aperçus. Elle était comme toujours d’une beauté infinie mais d’une jalousie sans pareille. Elle regarda de travers le vent et lui ordonna sèchement de ne plus me toucher et de partir. Et soudain, je ne sentis plus un souffle me parcourir. Il ne se l'était pas fait répéter deux fois et était parti effrayé. Ma compagne me lança tout-à-coup un regard si affectueux qu'il me fit, malgré moi, sourire et agita mon cœur.

Après quelques minutes d’impatience, j'arrivai au sommet, le seul endroit de la ville où je pouvais me trouver au plus proche d’elle, où je pouvais presque la caresser du bout de mes doigts. Elle brilla plus que jamais. Je l’entendis glousser dans son coin. Elle tentait de me séduire et elle y arrivait sans difficulté. Je sortis d’une de mes débordantes poches une lettre, au hasard.

« Ma Lune, tu n’es peut-être pas une de ces milliers d’étoiles qui t’entourent mais tu es parmi elles la plus belle. Ton éclat est tel qu’au lieu de m’aveugler il m’éclaire et me fait comprendre que ma vie sans toi ne serait pas la même. Emmène-moi dans ton monde, ma Lune, je te promets de t’aimer à jamais. »

– Bientôt mon rêveur tu pourras me rejoindre, me répétait-elle mystérieusement.

Et, comme à chaque fois, je lui lus alors d’autres déclarations, les unes à la suite des autres, jusqu’au petit jour où elle me souffla délicieusement à l’oreille « À la prochaine... » avant de disparaître.

Samedi 31 juillet 10

Cette nuit-là, les étoiles illuminèrent tellement le ciel que la Lune, jalouse, s’était efforcée de refléter de son mieux les rayons du Soleil pour ressembler, elle aussi, à une lumière et à la plus belle d’entre toutes. Un peu plus bas, cette compétition nocturne dégageait une atmosphère à la fois magnifique et mystérieuse à travers la grande fenêtre d’une chambre habitée par deux amoureux, endormis l’un contre l’autre. L’éclat blanc des astres semblait les avoir enveloppés dans un moelleux cocon que la couverture, tombée à côté du lit, ne pouvait remplacer. Les deux corps, plongés dans un océan de rêves, respiraient sous un rythme presque musical.

Le pied de la jeune femme, prisonnier entre ceux de son bien-aimé, glissa lentement, libérant la jeune danseuse, aux yeux enflammés et à la robe légère, qui était dessinée sur sa douce chair. Jusqu’alors figée comme de la pierre, elle s’anima sans prévenir, en s’étirant et en baillant gracieusement. Puis, remontant la jambe de sa maîtresse, elle regarda autour d’elle, émerveillée par ce qui l’entourait. Elle grimpa plus haut, escaladant son ventre plat et contournant sa poitrine généreuse, jusqu’à arriver au creux de son cou.

Un grand sourire apparut aux lèvres de la danseuse quand elle aperçut, sur l’épaule de l’homme allongé à côté de sa dame dont le bras s’était logé derrière sa nuque, un beau et ténébreux militaire qui montait la garde. Elle s’approcha de lui et, attirée par son charme, lui adressa un clin d’œil qui en disait long. Le soldat resta impassible et ne bougea pas d’un poil. Elle ne baissa cependant pas les bras et improvisa pour lui une petite danse. Bien que le militaire fût toujours au garde-à-vous, elle sentit qu’il commençait à défaillir et plongea son regard brûlant dans ses yeux troublés. Il trembla de tout son corps puis, après quelques encore quelques longues secondes d’hésitation, ne résista plus et s’avança vers elle.

Alors la danseuse bougea plus énergiquement son corps et lui fit signe, d’un geste de main, de venir près d’elle, tout près d’elle. Le soldat hésita encore quelques instants à s’échapper du corps de son maître mais il sentit l’impatience de la petite danseuse et, d’un saut, se retrouva pour la première fois sur une autre peau. Elle lui prit le bras puis lui fit une bise sur la joue avant de s’échapper en courant sur le corps de sa maîtresse dans un rire silencieux. Il n’était pas question pour lui de la laisser partir ! Définitivement ensorcelé par ce baiser, il s’élança à sa poursuite, le long d’un bras, autour d’un sein puis au creux arrière d’un genou. Il la retrouva finalement, après une romantique course-poursuite, sur le pied légèrement dégagé du drap. Dans un sourire, il s’élança vers elle, la prit par la taille, la serra contre lui et colla ses lèvres aux siennes.

Ils étaient désormais pris au piège de leur amour et passèrent le reste de la nuit à jouer et à s’embrasser.
Les premiers rayons du Soleil, entrant largement dans la chambre, tirèrent les deux amoureux de leur sommeil. Quelle ne fut pas leur surprise, alors, d’apercevoir sur l’épaule du jeune homme le tatouage d’une danseuse souriante et sur le pied de le jeune femme celui d’un militaire à l’uniforme en désordre.

Dimanche 16 mai 10

Mes yeux s'ouvrirent sur une table de jeu. Le banquier du destin me donna des cartes. Une fois qu'elles furent dans mes mains je ne compris pas leur valeur. On ne m'avait pas expliqué les règles. Les autres joueurs autour de moi ne semblaient pas en savoir plus. S'éleva alors la voix du banquier qui déclara la partie ouverte.

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Dimanche 9 mai 10

Un jour comme tous les autres jours, Julien ouvrit les yeux. Ce matin-là pourtant il se réveilla brutalement avec un affreux mal de tête. Ce fut tellement douloureux qu'il posa mécaniquement la main sur son front afin de savoir s'il avait de la température. Et avec étonnement il constata qu'il était non seulement en sueur mais qu'en plus il saignait: sa paume avait des tâches rougeâtres. Il se leva subitement puis se précipita dans la salle de bains face au miroir. Son reflet lui renvoya alors l'image d'un homme qui s'était réveillé avec la gueule de bois. Il se rappela qu'il avait la veille au soir effectivement bu quelques substances à moitié allongé sur le canapé.

Sa vision était un peu plus floue. Il se rapprocha de la glace pour mieux se regarder dedans et c'était avec surprise qu'il remarqua qu'il n'avait de plaies ni sur son front ni sur une autre partie de son visage. Il palpa son cou, son torse, son ventre, ses bras, ses jambes et même ses pieds mais il ne trouva pas une seule blessure. Pourtant, il était tâché de sang. Son cœur s'affola et ses battements se multiplièrent. Il essaya de comprendre ce qu'il s'était exactement passé durant la soirée.

Il était là sur le canapé en train de boire... et il rigolait. Il riait d'une blague que lui avait raconté un autre homme situé à côté de lui et qui avait, lui aussi, pas mal abusé de la boisson. Mais qui était-ce ? Son visage lui semblait familier... mais oui ! C'était Arthur son meilleur ami ! Après l'absence, le temps d'un weekend, de la femme de Julien, qu'Arthur trouvait charmante, ils avaient tous les deux décidé de passer la soirée du samedi ensemble en regardant un match de foot à la télé. D'ailleurs, ils s'étaient beaucoup amusés.

Puis, un certain nombre de canettes de bière plus tard, l'alcool aidant, Arthur lui avoua quelque chose. Julien, sur le coup, ne se rappela pas ce qu'il avait bien pu dire mais ça l'avait mis dans une rage si intense qu'il l'avait frappé si violemment qu'il l'avait vu tomber par terre, assommé. Il en avait profité pour partir dans la cuisine afin d'y chercher quelque chose...

Ne sachant plus quoi, Julien sortit alors de la salle de bain et, en allant dans la pièce concernée, remarqua qu'un tiroir était ouvert. Aussi effrayé qu'intrigué, il courut dans le salon et aperçut non loin du canapé, celui sur lequel il s'était endormi pourtant, une longue et tranchante lame plantée dans un corps inerte noyé dans une flaque rouge. Il comprit alors que les tâches qu'il avait sur lui ne provenaient pas de son sang mais de celui de son ami.

Il fut alors frappé d’une vision: il vit une scène floue où Arthur touchait sensuellement le corps d’une dame non insensible à ses phrases plus que flatteuses portant sur ses fines et délicates courbes...

Revenant à lui, presque aussi pâle que le cadavre, il se remémora alors ce que ce dernier lui avait confié avant que tout parte en vrille, avant que ses sentiments l'aient poussé jusqu'à le tuer. Arthur s'était approché, tel un serpent glissant vers sa proie, et lui avait alors murmuré à l'oreille :

- J'ai couché avec ta femme.

Dimanche 9 mai 10

Ça nous ait tombés dessus par un mauvais hasard, tel un sinistre rêve surgissant par surprise dans le repos des dormeurs. Il me semble qu’il était venu nous rendre visite un mardi ou un vendredi. J’ai toujours considéré ce jour non seulement comme le dernier dans le monde tel que je le connaissais mais aussi comme le premier dans un autre qui était beaucoup moins lumineux et bien plus obscur que le premier. Un monde dans lequel désormais j’y suis plongé avec tous les autres qui, tout comme moi, se noient petit à petit dedans.
Il faisait pourtant merveilleusement beau ce jour-là. L’air était doux et sucré. J’avais d’ailleurs soupçonné le marchand de glaces, situé non loin de la fac, dans son petit camion, d’avoir voulu appâter les étudiants fatigués de leur journée.
 
-      Hey ! me lança Laure avec ses yeux allumés de malice. Ça te dit pas de goûter ?
-      Tu sais, je suis pas très sucré…
-      Rooh allez ! En plus il est juste à deux mètres !
-      Bon c’est d’accord !

Nous partîmes alors à la rencontre du vendeur des plaisirs du palais.

-      Salut les jeunes ! Je vous sers quoi ? Salade, tomates, oignons ?
On eut la même réaction :
-      Heeeeu…
-      Mais nooon ! s’exclama-t-il en riant. Je plaisante ! Chocolat, vanille, fraise ou pistache ?
 
Ma collègue, mais surtout mon amie, se lança la première, l’eau à la bouche.
 
-      Pour moi, ça sera vanille !
 
Le marchand s’exécuta et Laure prit ensuite dans ses mains ce qui devait semblait pour elle de l’or comestible tellement qu’elle regardait la boule jaune-blanche posée sur son cornet avec une vive admiration.
 
-      Hahaha t’es affamée à ce que je vois ! Et pour toi jeune homme ce sera… ?
-      Chocolat.
 
Tout à coup, alors qu’il me préparait la glace, le ciel devint si lumineux que je fus obligé de me couvrir les yeux pour ne pas devenir aveugle. Les personnes qui étaient autour de nous commencèrent à crier, non, à hurler, comme si elles allaient mourir dans la seconde qui suive.
 
J’ouvris tant que bien mal mes yeux et m’aperçus que le marchand de glace avait tout abandonné, avait ouvert la porte de sa camionnette, et avait pris les jambes à son cou. Avec angoisse, ma tête regarda en l’air et remarqua qu’il y avait au dessus de moi non pas un soleil mais deux. C’était si éclatant que je dû baisser mon regard vers le sol pour ne pas me brûler. Je voyais des étoiles. La glace de Laure était en train de fondre sur le sol.
 
-      Vite ! lui criai-je. Faut pas rester là !
-       Et on va où ? me répondit-elle paniquée.
-       On retourne à l’intérieur !
 
Je lui pris la main et la ramena dans le hall de la fac. Des étudiants, mais aussi des passants, avaient fait la même chose que nous. Les lamentations s’amplifièrent par l’écho. Je clignai des yeux et récupéra petit à petit ma vue. Nous restions là une longue minute, assez perdus.
 
-      Putain ! Mais il se passe quoi ?! s’écria-t-elle.
 
Bien entendu je n’en savais pas plus qu’elle. J’avais laissé toutes les questions qui me venaient à l’esprit de côté. Je sentais que le pire était à venir…
 
-      Là ! me dit-elle en me désignant l’amphithéâtre A1. Il y a une télé dedans !

Sans plus attendre, nous nous engouffrâmes dans la salle. Il y avait une trentaine de têtes. Quelqu’un avait déjà allumé et on pouvait entendre des phrases pas rassurantes du tout de la part d’une journaliste.

… un missile nucléaire a été déclenché et se dirige actuellement vers Paris. Il est demandé aux citoyens de se réfugier sous le sol, aussi bien les caves que…
Elle s’interrompit lorsqu’on lui parla dans son oreillette. Elle se leva puis implora tous ses dieux en quittant précipitamment le plateau sur lequel elle se trouvait.

-      Bordel de merde ! jura un étudiant. Elle est sortie de l’immeuble de la chaîne ! Faut faire pareil et se réfugier !
-      Où ??! hurla une jeune femme qui était en train de s’arracher les cheveux.
 
Une idée me vint en tête.
 
-      Les égouts !

Laure, moi et toute la troupe parcourûmes le chemin inverse et ressortit dehors. L’air était devenu étouffant.
Quelques mètres plus loin je vis ce que je voulais trouver : la plaque d’égout. Sans hésiter une seule seconde, je la fis glisser sur le côté, remarqua que l’intérieur n’était pas profond, et fis pousser Laure dedans avant de m’y engouffrer à mon tour.
D’autres jeunes firent la même chose que nous, on se fit de plus en plus nombreux. On avait tellement peur qu’on ne s’aperçut pas de l’odeur pétrifiante qu’il régnait ni des nombreux rats qui s’enfuyaient en nous voyant. Il faisait sombre et la seule source de lumière venait de là où nous étions venus.

Cette dernière vira brusquement au rouge. On hurla et on pleura plus fort. La dernière personne qui était rentrée, un jeune homme avec qui j’avais eu l’occasion de parler plusieurs fois, avait refermé au dessus de lui. On fut alors plongé dans l’obscurité. On entendit la plaque d’égout se relever et se refermer plusieurs fois de suite. Mais l’homme ne laissa rentrer personne d’autres et tint bon.

Soudain, un énorme bruit vint me percer les oreilles. La douleur fut tellement forte que je tombai par terre, inconscient.
Lentement, mon esprit revint à lui et je fis de mon mieux pour me remettre debout. Laure, agenouillée, me fixa de ses yeux mouillés sans dire un mot.

Je m’étais alors avancé vers elle maladroitement, déstabilisé par les bourdonnements insupportables dans mes oreilles, puis, voyant qu’elle s’était levée entretemps, je l’avais prise dans mes bras. Dans ces moments de douleurs et d’incompréhensions il n’y avait plus que ça à faire.
La lumière était revenue dans les égouts mais elle n’était plus aveuglante. Elle était devenue au contraire gris. Les gens, un peu perdu, commencèrent à remonter vers la surface. Nous fîmes de même en prenant l’échelle. Quelques minutes plus tard j’étais à l’extérieur. Mes yeux s’agrandirent.

Et là je sus tout au fond de moi que ce jour fut le dernier dans le monde dans lequel je vivais et le premier dans un autre dans lequel j’allais devoir survivre.

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